PREMIER TRIMESTRE 2005 :

Le Corps

semaine 1

semaine 2 semaine 3  

semaine 4

semaine 12

semaine 13

 

semaine 5

semaine 11

semaine 6

semaine 10

 

semaine 9

 

semaine 8

semaine 7

Nocturne en plein jour
de Jules Supervielle
 
 

Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
Dans l'univers obscur qui forme notre corps,
Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
Arrachant à la chair de tremblantes aurores.

C'est le monde où l'espace est fait de notre sang.
Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
Ont du mal à voler près du cœur qui les mène
Et ne peuvent s'en éloigner qu'en périssant
Car c'est en nous que sont les plus cruelles plaines
Où l'on périt de soif près de fausses Fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
Les uns parlant parfois à l'oreille des autres.

Extrait de La fable du monde, édition Gallimard

La tête de métal
de Jean Joubert
 
 

La tête de métal détachée de son corps de glaise,
de cette pesanteur de glaise,
de sa matrice barbelée sous le soleil des miradors,
gravite désormais dans l'espace liquide.

Elle dit le visage inconnu des astres,
les pluies de fer, la respiration des planètes.
Mais que dit-elle de notre amour,
du tremblement des mains qui se rejoignent,
de l'ombre entre nos corps, de l'aube sur ta bouche
lorsque parfois la nuit des âmes se dénoue ?
Mais que dit-elle de notre mort ?

Chaque nuit, sur la maison de verre,
vole cette balbutiante poussière d 'homme
entre notre sommeil et le fracas des étoiles.

Extrait Corps désarmé à la merci des arbres, de Jean Joubert, Guy Chambelland éditeur

 
Vrai corps
de Yves Bonnefoy
 
 

Close la bouche et lavé le visage,
Purifié le corps, enseveli
Ce destin éclairant dans la terre du verbe,
Et le mariage le plus bas s'est accompli.

Tue cette voix qui criait à ma face
Que nous étions hagards et séparés,
Murés ces yeux : et je tiens Douve morte
Dans l'apreté de soi avec moi renfermée.

Et si grand soit le froid qui monte de ton être,
Si brûlant soit le gel de notre intimité,
Douve, je parle en toi ; et je t'enserre
Dans l'acte de connaître et de nommer.

Extrait de Poèmes, Du mouvement et de l'immobilité de Douve, de Yves Bonnefoy, Editions Poésie Gallimard

Le cri du sang
de Jean Bancal
 
 

Ce corps m'empêche de me mentir
Ce corps m'empêche de m'endormir
Et ce sang de manquer
A la race des hommes

La raideur du raisonnement
La froideur de la page blanche
Ne sont plus : une rouge nuit
Ce corps de mort m'a rappelé la vie.

C'est mon secret, il est très simple
Et mortel comme la matière
Eternel comme le mystère
Et sanglant comme la clarté

Extrait de L'Epreuve du feu, de Jean Bancal, Editions Seghers

Le corps humain
de Yunus Emré
 
 

Nous avons plongé dans l'Essence
et fait le tour du corps humain
Trouvé le cours des univers
tout entier dans le corps humain
Et tous ces cieux qui tourbillonnent
et tous ces lieux sous cette terre
Ces soixante-dix mille voiles
dans le corps humain découverts
Les sept ciels les monts et les mers
et les sept niveaux telluriques
L'envol ou la chute aux enfers
tout cela dans le corps humain
Et la nuit ainsi que le jour
et les sept étoiles du ciel
Les tables de l'initiation
sont aussi dans le corps humain
Et le Sinaï où monta Moïse
- ou bien la Kaaba
L'Archange sonnant la trompette
Mêmement dans le corps humain
La Bible et l'Ancien Testament
et les Psaumes et le Coran
Toutes paroles écrites
se trouvent dans le corps humain
Ce que dit Yunus est exact
nous avons confirmé ses dires
Dieu est où le met ton désir
tout entier dans le corps humain.

Yunus Emré

Extrait de Paroles soufies, textes recueillis par Sylvia Lipa Laccarière, Editions Albin Michel

Le corps de l'Eglise
de Saint Paul
 
 

Car en lui ont été créées toutes les choses qui sont dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, trônes, dignités, dominations, autorités. Tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui. Il est la tête du corps de l'Église; il est le commencement, le premier-né d'entre les morts, afin d'être en tout le premier. Car Dieu a voulu que toute plénitude habitât en lui; il a voulu par lui réconcilier tout avec lui-même, tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix. Et vous, qui étiez autrefois étrangers et ennemis par vos pensées et par vos mauvaises œuvres, il vous a maintenant réconciliés par sa mort dans le corps de sa chair, pour vous faire paraître devant lui saints, irrépréhensibles et sans reproche, si du moins vous demeurez fondés et inébranlables dans la foi, sans vous détourner de l'espérance de l'Évangile que vous avez entendu, qui a été prêché à toute créature sous le ciel, et dont moi Paul, j'ai été fait ministre. Je me réjouis maintenant dans mes souffrances pour vous; et ce qui manque aux souffrances de Christ, je l'achève en ma chair, pour son corps, qui est l'Église.

Epîtres de Paul - Epître aux Colossiens - Chapitre 1

L'hospitalité
de Alain Montandon
 
 

L'hospitalité suppose un contact physique : par exemple serrer la main, embrasser celui que l'on reçoit. Dabs une ethnie arborigène du nord de l'Australie, celui qui reçoit a pour premier geste de recueillir sa sueur pour l'étaler sur le corps de son visiteur.

C'est ainsi qu'il fait pénétrer l'étranger dans sa sphère personnelle : il l'englobe dans son odeur, c'est-à-dire dans son corps. Il l'incorpore...

Extraits de l'article Histoires d'hôtes de Djénane Kareh Tager dans l'actualités des Religions de juin 2002 n°39

Pour le corps
de Colette
 
 

Elle haussa les épaules, sévère à tout ce qu'elle n'aimait plus en elle :
un teint vif, sain, un peu rouge, un teint de plein air, propre à
enrichir la franche couleur des prunelles bleues cerclées de bleu plus
sombre. Le nez fier trouvait grâce encore devant Léa; "le nez de Marie-
Antoinette!" affirmait la mère de Chéri, qui n'oubliait jamais
d'ajouter : "...et dans deux ans, cette bonne Léa aura le menton de Louis
XVI". La bouche aux dents serrées, qui n'éclatait presque jamais de rire,
souriait souvent, d'accord avec les grands yeux aux clins lents et rares,
sourire cent fois loué, chanté, photographié, sourire profond et confiant
qui ne pouvait lasser.

Pour le corps, "on sait bien" disait Léa, "qu'un corps de bonne qualité
dure longtemps." Elle pouvait le montrer encore, ce grand corps blanc
teinté de rosé, doté des longues jambes, du dos plat qu'on voit aux
nymphes des fontaines d'Italie; la fesse à fossette, le sein haut
suspendu pouvaient tenir, disait Léa, "jusque bien après le mariage de
Chéri".

Extrait de Chérie, de Colette, ebook project Gutenberg

Le serpent qui danse
de Charles Baudelaire
 
 

Que j'aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoile vacillante,
Miroiter la peau!

Sur ta chevelure profonde
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns.

Comme un navire qui s'éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.

Tes yeux, où rien ne se révèle
De doux ni d'amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
L'or avec le fer.

A te voir marcher en cadence,
Belle d'abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d'un bâton;

Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d'enfant
Se balance avec la mollesse
D'un jeune éléphant,

Et son corps se penche et s'allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord, et plonge
Ses vergues dans l'eau.

Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D'étoiles mon coeur!

Extrait de Les Fleurs du Mal, de Charles Baudelaire, ebook project Gutenberg

Faire le corps
de Oscar Wilde
 
 

 

Faire le corps et l'Esprit chose une et identique
avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive
en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un
doux unisson, outre chaque pouls de la chair et
chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,
réside sur un trône défendu par d'imprenables
bastions contre toutes les vaines attaques du
dehors,

Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,
la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,
en sachant que par la chaîne de la causalité
sont mariées toutes les choses différentes, qu'il
en résulte un tout suprême, qui a pour langage la
joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait
là une manière de gouverner

la vie en la plus auguste omniprésence, et
par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la
passion son expression; les purs sens, qui autrement
sont ignobles, communiqueraient la flamme
à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus
mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires...

Extrait de Poèmes (Humanitad), de Oscar Wilde, 1907,(traduction par A. Savine) ebook project Gutenberg

Les trois corps et la maladie
de Anne Ducrocq
 
 

Trois corps à prendre en compte…

Notre « premier corps », physique, est concret et délimité. Ce sera toujours lui le messager de nos excés ou de nos manques. Il communique à travers les sensations : aussi, pour affronter la maldie, il faudra reconsidérer notre hygiène de vie, mais aussi savoir entretenir des sensations agréables telles que le massage ou la relaxation.
Le corps psychologique a, quant à lui, deux dimensions. L'une, intellectuelle, est nourrie d'échanges : le malade a besoin de comprendre la nature de son traitement, son action sur la maladie. L'autre, émotionnelle, passe par l'expression, vitale, des émotions. Nos expressions quotidiennes – « cela me reste sur l'estomac » ou « je n'arriverai jamais à le digérer » – disent combien une perturbation du corps émotionnel est susceptible d'avoir des incidences sur le plan physique. Les infirmières doivent être attentives à cela, tant pour leurs patients que pour elles-mêmes. A l'origine, ce sont des conseillères de santé. Or, dans la réalité, elles se trouvent bien souvent réduites à n'accomplir, dans le stress, que des gestes techniques.
Enfin, la troisième dimension de l'homme est sa dimension existentielle, voire spirituelle. C'est l'espace où l'homme exprime sa quête de sens et se relie à ce qui le dépasse. Par exemple, la question de savoir si l'on a un comportement en accord avec nos valeurs peut générer un véritable tourment : une infirmière qui travaille dans un service qui pratique l'acharnement thérapeutique vit un véritable stress spirituel. Il faut se ménager des plages de contemplation. Celui qui ne médite pas peut se relier à la beauté de la nature : c'est une prière laïque très thérapeutique ! Le modèle des trois corps permet d'être dans une écoute active des besoins spécifiques de chacun. Et ce qui est valable pour un médecin et son patient s'applique aussi bien à l'élève et à son professeur ou à toute autre relation d'aide... »

Propos de Marie-Jo Dursent-Bini recueillis par Anne Ducrocq
Actualité des Religions n° 20 - octobre 2000

Le corps, résonance de l'univers
de Michel Odoul
 
 

En découvrant l'aïkido et l'enseignement de son fondateur Maître Ueshiba, j'ai découvert qu'il existait une autre façon d'envisager le monde, et notamment le fait que dans une relation, quelle qu'elle soit, il n'en est pas un qui gagne quand l'autre perd. L'Orient, en ne séparant pas le corps de l'esprit, nous permet de lire notre corps dans une perspective plus globale, en créant des liens là où la médecine occidentale a tendance à séparer. Il permet de comprendre que le choix qui nous est proposé n'est ni plus ni moins que celui de faire, ou non, la paix avec nous-même, l'autre et le monde. L'homme est entre ciel et terre et notre corps en est la résonance : il y a une relation étroite entre conscient et non conscient, manifesté et non manifesté. La notion d'incarnation n'est pas uniquement chrétienne.
En Occident, la maladie est vécue comme quelque chose d'exclusivement négatif. L'Orient en a une conception moins passive et nous enseigne au contraire à la reconnaître et à l'écouter. Tant que l'on reste dans la phénoménologie du manifesté, on vit dans la fatalité. La maladie nous « tombe dessus ». Il est nécessaire de s'en distancier pour se la réapproprier, non pas en termes de culpabilité, mais en termes de responsabilité.

Propos de Michel Odoul recueillis par Anne Ducrocq
Actualité des Religions n° 20 - octobre 2000, p40

Le passé n'existe pas
de Denis Marquet
 
 

Qu'est-ce que maintenant ? Le corps sentant — la seule réalité. Le passé comme tel, n'existe pas : sa seule existence, c'est maintenant ! Dans notre vie en vérité rien n'est passé. Un être humain est comme une poupée russe : on ne voit que la plus grande, mais à l'intérieur se cache une multitude de poupées de toutes les tailles. Nous portons en nous tous les âges de notre vie, et plus encore : tous les instants de notre vie. Et chaque moment de notre vie — Proust l'a si bien montré — est présent comme un potentiel de sensation, de ressenti : le corps est une mémoire vivante dont se nourrit chacun de nos instants présents. Croire que ce potentiel appartient au passé, c'est en faire une histoire. C'est transformer en un récit figé ce qui est là, vivant, et n'aspire qu'à être vécu. Se retourner sur son passé, c'est fabriquer une fiction que l'on ne raconte que pour éloigner cela dont on croit parler et qui se donne, dans l'instant présent, à simplement sentir. Sur le divan, ce n'est pas raconter son histoire qui guérit, c'est laisser émerger dans le présent du corps sentant une mémoire jusque-là refusée. Les mots, certes, peuvent aider. Mais ils ont aussi le redoutable pouvoir de nous détourner du sentir !
Guérir, c'est éprouver dans le présent du corps l'actualité brûlante des strates de notre vie ; c'est renouer le lien avec telle poupée russe, tel fragment de nous-même relégué dans l'oubli, mais toujours présent en nous quoique invisible, comme une richesse intérieure, une ressource, un allié - si nous acceptons, au prix d'une certaine souffrance, de le laisser s'incarner dans notre sentir. Sentir seul guérit. Car nous ne sommes malade que de nous nier chaque instant nous-même - ce corps-mémoire sans passé que nous sommes. Cessons donc de nous soulager de la vie en nous la racontant ! Nous n'avons pas d'avenir; nous n'avons pas de passé. Nous avons un corps.


Extrait de la rubriques Idées reçues de Denis Marquet, Nouvelles Clés n°45, printemps 2005