QUATRIEME TRIMESTRE 2003 :

LES AMIS DE JULES SUPERVIELLE

 

semaine 40

 

semaine 41 semaine 42  

semaine 43

semaine 51

semaine 52

 

semaine 44

semaine 50

 

semaine 45

semaine  49

 

semaine 48

 

semaine 47

semaine 46

 

Accueil

Les Maîtres spirituels

 

semaine 40

Un barbare en Asie 

de Henri Michaux

II y a quelque chose d'inégalablement splendide dans cet ensemble du peuple hindou qui toujours cherche le plus et non le moins, qui a le plus nié le monde visible, en est, non pas seulement en esprit, mais physiquement insouciant, le peuple de l'Absolu, le peuple radicalement religieux.

Le sentiment religieux chrétien (quoiqu'ils mettent Jésus-Christ dans leur poche, et en parlent souvent comme d'un « des leurs », un Asiatique, etc.) a une autre apparence que le sentiment religieux hindou.

« Seigneur, Seigneur, du fond de l'abîme, j'ai crié vers toi. »

« De Profundis clamavi ad te, Domine. » Voilà la parole qui déclenche un sentiment chrétien fondamental, l'humilité.

Quand on entre dans la cathédrale de Cologne, sitôt là, on est au fond de l'océan, et, seulement au-dessus, bien au-dessus est la porte de vie... : « De profundis », on entre, aussitôt on est perdu. On n'est plus qu'une souris. Humilité, « prier gothique ».

La cathédrale gothique est construite de telle façon que celui qui y entre est atterré de faiblesse.

Et on y prie a genoux, non à terre, mais sur le bord aigu d'une chaise, les centres de magie naturelle dispersés. Position malheureuse et inharmonieuse où on ne peut vraiment que soupirer et essayer de s'arracher à sa misère: « Kyrie Eleison », « Kyrie Eleison », « Seigneur ayez pitié! »

Les religions hindoues* au contraire ne dégagent pas la faiblesse de l'homme, mais sa force. La prière et la méditation sont l'exercice des forces spirituelles. A côté de Kali se trouve le tableau démonstratif des attitudes de prière. Celui qui prie bien fait tomber des pierres, parfume les eaux. Il force Dieu. Une prière est un rapt. Il y faut une bonne tactique.

L'intérieur des temples (même des plus grands extérieurement) est petit, petit, pour qu'on y sente sa force. On fera plutôt vingt niches, qu'un grand autel. Il faut que l'Hindou sente sa force. Alors il dit AUM. Sérénité dans la puissance. Magie au centre de toute magie. Il faut le leur entendre chanter dans les hymnes védiques, les Upanishads ou le Tantra de la grande libération.

La joie dans la maîtrise, la prise de possession, la rafle assurée dans la masse divine. Chez un d'eux, je me souviens, une sorte de cupidité, de férocité spirituelle qui crachait, victorieuse, à la figure du malheur et des démons inférieurs. Chez d'autres une béatitude définitive, bornée, classée et qu'on ne leur reprendrait plus.

L'union de l'esprit individuel avec Dieu. Ne pas croire que cette recherche est rare. Nombre d'Hindous ne s'occupent que de cela. Ce n'est en rien exceptionnel. Mais y arriver est autre chose.

Vers six heures du soir au coucher du soleil, vous entendez de toutes parts, dans les villages, vous entendez le son très fort des conques marines. C'est le signe que des gens prient (sauf les derniers des misérables, chacun a sa pagode, en pierres, en bois, en bambous couverts de feuilles). Ils prient et bientôt roulent à terre possédés par la déesse Kali ou quelque autre. Ces fidèles sont des gens de bonne volonté à qui l'on a appris telle ou telle pratique et qui, comme la plupart des gens occupés de religion, arrivés à un certain niveau, pataugent et jamais ne vont au-delà.

Des gens de bonne volonté, jamais on ne sait si on doit rire ou pleurer. L'un d'eux que j'avais vu faire (quoiqu'ils se gardent soigneusement en général de prier en présence d'Européens) me dit : « Aujourd'hui, je n'ai atteint qu'une petite partie de Dieu. »

Même l'extase hindoue dans ses formes les plus hautes ne doit pas être confondue avec les voies de la mystique chrétienne. Sainte Angèle de Foligno, saint François d'Assise, sainte Lydwine de Schiedam arrivaient par déchirement, Ruysbroek l'Admirable, saint joseph de Cupertino, par une humilité effrayante, et, à force d'être rien et dépouillés, étaient happés par la Divinité.

* Le bouddhisme excepté, mais depuis longtemps le bouddhisme a déserté l'Inde. Trop pur pour eux.

  Extraits de Un barbare en Asie, de Henri michaux, Ed. Gallimard

 

Henri Michaux (1899-1984) - Un très grand poète de l'intériorité totale, l'explorateur génial de nos "espaces du dedans". prouve que la poésie est en même temps lucidité et délire. Ami intime de Jules Supervielle.

semaine 41

Lettres à un jeune poète 

Rainer Maria Rilke 

  Mais tout ce qui, un jour, deviendra peut-être possible pour beaucoup, le solitaire peut déjà le préparer et l'élaborer de ses propres mains qui se trompent moins. C'est pourquoi, cher Monsieur, il vous faut aimer votre solitude, et supporter, à travers des plaintes aux beaux accents, la souffrance qu'elle vous cause. Car ceux qui vous sont proches se trouvent au loin, dites-vous, ce qui révèle qu'une certaine ampleur est en train de s'installer autour de vous. Et si ce qui vous est proche est déjà lointain, votre ampleur confine alors aux étoiles, et elle est fort vaste; réjouissez-vous de votre croissance où vous ne pouvez bien sûr vous faire accompagner par personne; soyez gentil à l'égard de ceux qui restent en arrière, soyez calme et sûr de vous face à eux, ne les tourmentez pas de vos doutes ni ne les effrayez de votre assurance ou de votre joie qu'ils ne pourraient saisir. Cherchez à nouer avec eux quelques liens simples et fidèles qui n'auront pas à se modifier nécessairement lorsque vous-même vous transformerez toujours davantage ; aimez en eux la vie sous une forme étrangère, et faites montre d'indulgence à l'endroit des personnes qui vieillissent et qui redoutent cette solitude qui vous est familière. Évitez de nourrir ce drame toujours ouvert entre parents et enfants : il gaspille tant de force chez les enfants et consume l'amour des parents qui agit et réchauffe même lorsqu'il ne comprend pas. N'exigez aucun conseil d'eux et ne comptez pas sur la moindre compréhension, mais croyez à leur amour qui vous sera conservé comme un héritage; et soyez persuadé qu'il y a, dans cet amour, une force et une bénédiction que vous n'aurez pas à abandonner pour aller fort loin ! 

Extrait de Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke (trad.Marc B. de Launay), Ed. Gallimard

   Rilke est un poète allemand majeur du XXème siècle. Sa correspondance avec Jules Supervielle fut brève mais intense, comme en témoigne une autre lettre que Rilke adressa à son ami franco-uruguyen sur son lit de mort.

semaine 42

Enfants de Septembre

de Patrice de La Tour du Pin

 

A Jules Supervielle

 

Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,

Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;

Longtemps avait soufflé ce vent du Nord où passent

Les Enfants Sauvages, fuyant vers d'autres cieux,

Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l'espace.

 

J'avais senti siffler leurs ailes dans la nuit,

Lorsqu'ils avaient baissé pour chercher les ravines

Où tout le jour, peut-être, ils resteront enfouis ;

Et cet appel inconsolé de sauvagine

Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.

 

Après avoir surpris le dégel de ma chambre,

À l'aube, je gagnai la lisière des bois ;

Par une bonne lune de brouillard et d'ambre,

Je relevai la trace, incertaine parfois,

Sur le bord d'un layon, d'un enfant de Septembre.

 

Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,

Ils se croisaient d'abord au milieu des ornières

Où dans l'ombre, tranquille, il avait essayé

De boire, pour reprendre ses jeux solitaires

Très tard, après le long crépuscule mouillé.

 

Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres

Où son pied ne marquait qu'à peine sur le sol;

Je me suis dit: il va s'en retourner peut-être

A l'aube, pour chercher ses compagnons de vol,

En tremblant de la peur qu'ils aient pu disparaître.

 

Il va certainement venir dans ces parages

À la demi-clarté qui monte à l'orient,

Avec les grandes bandes d'oiseaux de passage,

Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent

L'heure d'abandonner le calme des gagnages.

 

Le jour glacial s'était levé sur les marais ;

Je restais accroupi dans l'attente illusoire,

Regardant défiler la faune qui rentrait

Dans l'ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire

Et les corbeaux criards aux cimes des forêts.

 

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,

Moi-même, par le cœur, la fièvre et l’esprit,

Et la brûlante volupté de tous mes membres,

Et le désir que j'ai de courir dans la nuit

Sauvage, ayant quitté l'étouffement des chambres.

 

Il va certainement me traiter comme un frère,

Peut-être me donner un nom parmi les siens;

Mes yeux le combleraient d'amicales lumières

S'il ne prenait pas peur, en me voyant soudain

Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.

 

Farouche, il s'enfuira comme un oiseau blessé,

Je le suivrai jusqu'à ce qu'il demande grâce,

Jusqu’à ce qu'il s'arrête en plein ciel, épuisé,

Traqué jusqu'à la mort, vaincu, les ailes basses,

Et les yeux résignés à mourir, abaissés.

 

Alors, je le prendrai dans mes bras, endormi,

Je le caresserai sur la pente des ailes,

Et je ramènerai son petit corps, parmi

Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,

Réchauffé tout le temps par mon sourire ami...

 

Mais les bois étaient recouverts de brumes basses

Et le vent commençait à remonter au Nord,

Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,

Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,

Qui vont par d'autres voies en de mêmes espaces !

 

Et je me suis dit : Ce n'est pas dans ces pauvres landes

Que les enfants de Septembre vont s'arrêter ;

Un seul qui se serait écarté de sa bande

Aurait-il, en un soir, compris l'atrocité

De ces marais déserts et privés de légende ?

  (La Quête de Joie)

Poète important de la deuxième moitié du XXème siècle, Patrice de la Tour du Pin est un mystique chrétien. On peut par ailleurs le considérer comme un des fils spirituels de Jules Supervielle qui l'encouragea chaleureusement.

 

semaine 43

Amies, j'ai tant rêvé...

de Saint-John Perse

 

Nous descendrons aux baies mi-closes où l'on baigne au matin les jeunes bêtes échauffées, encore toutes gluantes du premier flux de sève vaginale. Et nagerons de pair, avant de lever l'ancre, sur ces hauts-fonds d'eau claire, carrelés d'azur et d'or, où vont nos ombres s'unissant au même lé de songe.

 

Le vent se lève. Hâte-toi. La voile bat au long du mât. L'honneur est dans les toiles ; et l'impatience sur les eaux comme fièvre du sang. La brise mène au bleu du large ses couleuvres d'eau verte. Et le pilote lit sa route entre les grandes taches de nuit mauve, couleur de cerne et d'ecchymose .

 

... Amies, j'ai tant rêvé de mer sur tous nos lits d'amants ! et si longtemps l'Intruse a sur nos seuils traîné sa robe d'étrangère, comme bas de jupe sous les portes... Ah ! qu'une seule vague par le monde, qu'une même vague, ô toutes, vous rassemble, compagnes et filles de tout rang, vivantes et mortes de tout sang !

Amers, Gallimard,1957

Saint-John Perse (1887-1975) - Né à la Guadeloupe, il vint en France faire ses études. Diplomate, il fut l'un des principaux collaborateurs de Briand, puis fut secrétaire général du ministère des Affaires Etrangères. Il s'exila aux Etats-Unis en 1940 et reçut le prix Nobel en 1960. Sa poésie est d'une amplitude tout cosmique, c'est un vaste chant aux éléments et à la beauté de l'univers. Il fut aussi un ami de Jules Supervielle et le rencontra régulièrement avec d'autres membres de la NRF à Port-Cros.

semaine 44

Lettre à Jules Supervielle 

de René Guy Cadou

   

Il pense à vous ce soir Jules Supervielle
Je pense à vous ai c'est l'automne en ce pays
C'est toujours à tort que l'on parle l'amour en tête
Mais je vous parle Jules Supervielle

Entre nous de longs enfants des filles de préférence
De grandes journées en Uruguay
Les flammes de la pampa

Je pense aussi à Oloron le gave lèche les pierres
J'y fus voici combien d'années
C'était à la maison Pommé
Il y mourait des jeunes gens

J'aime ces pays dont vous parlez et qui ont l'allure des femmes
On dit que les chevaux s'emballent
Comme un foulard à la portière du wagon

Pardonnez-moi Jules Supervielle je devais écrire un article
Où j'aurais dit ici grande la douce solitude de vos écrits
Et je me laisse soudain aller à quelque chose d'informe comme un poème
Simplement parce que j'ai vos livres sous les yeux et que je vous aime

Ah voyez-vous c'est difficile de s'interdire
Dans cette vie quelques minutes de loisir
Et de parler à cœur ouvert à un ami qui vous ignore
Comme on peut avec les ridicules moyens du bord

Je me suis dit ce soir après l'école ne tarde pas
Il y a un ami qui t'attend
Il est là haut dans ta chambre avec toutes sortes d'animaux
J'entendais un grand pas partout dans la maison
Et vous marchiez peut-être à ce moment dans la rue Vital
Ou dans un chemin creux de Saint-Gervais-la-Forêt
Qui est sûrement un patelin merveilleux

J'ai dit parlant aux ombres qui voyagent
Voici la pomme et la statue
Et voici Jules Supervielle
Ah vous voici cher Supervielle dans le miroir à peine éclos de la fenêtre
Ecartelé avec ce monde qui bat en vous sur le côté

Voici Jules Supervielle dis-je et dans la certitude obscure de demain
Enfin voici un grand bonhomme sur le chemin
Une silhouette jeune comme le vent et la luzerne
Voici la haute lanterne là-bas dans le domaine du cheval
Voici l'auberge le rendez-vous de tous les jours et le festin le plus original

Ah Saisir Et rien n'échappe à ce grand corps qui se redresse
Aussi haut que la pomme et le sein des déesses
Dans l'étendue lunaire et sans spectacle
A vous seul comme vous en faites des miracles

Bien sûr vous n'attendiez rien de moi
Car l'on n'attend rien de personne
Je vous écris depuis longtemps
C'est un bonheur de vous écrire
Il semble un peu qu'on se rapproche de ces pays
Qui n'ont un sens qu'à travers vous
On marche au pas des animaux faciles
Parmi tous les amis connus et inconnus

Il y a celui-là si grand qui nous rassemble
L'homme pareil à l'Homme
La troublante effigie
Et malgré tout je n’ai rien dit de mon amour Jules Supervielle


René-Guy Cadou (1920-1951) - Poète instituteur, il choisit de vivre à la campagne - les bords de la Loire - afin de chanter la vie, la chaleur humaine, la saveur des jours et des nuits, celle de l'amitié et de l'amour.

semaine 45

Le bestiaire de la vague...

de Claude Roy

BESTIAIRE DE LA VAGUE VENUE ME VOIR A NICE DE LA PART DE MON AMI LE POETE JULES SUPERVIELLE

Une vague entre en hésitant

Une vague entre des milliers

Elle entre et court dans la maison

Toute légère et chuchotant

Monte et descend les escaliers

D'un pas prudent plein de poissons

S'excusant d'être si mouillée

Et d'un bleu si déconcertant

Et d'avoir tellement à dire

Qu'elle en a peut-être oublié

Ce qui est le plus important

Et qui l'empêche de dormir.

 

De Montevideo à Nice

Il y a tant de ciel et d'eau

Tant de navires feux éteints

Et tant d'épaves qui pourrissent

Tant de bateaux tant de radeaux

Qu'une vague y perd son chemin

Même en se dépêchant très fort

Même en marmonnant jour et nuit

Entre les lames et le vent

Même en sautant par-dessus bord

Des grandes cheminées de suie

Qu'elle rencontre à son avant

 

Une vague entre en hésitant

Et danse et saute autour de moi

Entre la table et le fauteuil

Toute confuse et me léchant

Grand épagneul d'eau et de soie

Qui pose sur moi son gros œil

Cherchant à faire pardonner

D'avoir oublié en chemin

Ce que le poète avait dit

Une grosse vague étonnée

Qui lèche doucement ma main

Comme elle fit à son ami

Il y a des mois des années.

 

semaine 46

Origine

de Alain Bosquet

   

A Jean-Claude Renard

Toute origine est recommencement;

et chaque lieu, sa fuite.

La pierre pense :

« Pour être pierre

j'ai besoin d'un langage,

et mon langage aura besoin d'un dieu

pour l'imposer à cette pierre que je suis

et que je ne suis pas encore. »

Et la pierre déjà se change en papillon,

et le papillon pense :

«pour être seul de mon espèce

et lui servir d'exemple,

ni fauvette ni fleur,

j'ai besoin d'un langage,

et mon langage me viendra d'un dieu

qui dira : Papillon,

j’exige que tu sois un papillon. »

Mais la pensée comme un zigzag parmi les roses

emporte ses pollens, déchire ses pétales

et n'ose pas choisir parmi ses dix parfums.

Et le vieux papillon

déçu d'avoir tant réfléchi

se change en neige : un peu de neige douce.

Et la neige se met à raisonner :

« Pour être de plein droit la neige

et non pas la brebis,

et non pas le nuage qui passe,

j'ai besoin de parler,

et ma parole me sera offerte par un dieu

en qui j'aurai confiance

et qui sera très magnanime. »

Et la neige a si peur

D’imaginer qu'elle serait la neige !

Elle devient un vieux mouchoir,

et le mouchoir ne pense pas, et le mouchoir n'a pas besoin de s'affirmer.

Toute origine est déchirure ;

et chaque lieu, métamorphose.

 

Alain Bosquet (pseudonyme d’Anatole Bisk, Odessa, 1919 – Paris, 1998). Poète, romancier, essayiste, traducteur, animateur de revues. Il publie ses deux premiers recueils de poèmes à New York en 1942-1943. : L’image impardonnable et Syncopes. Suivront notamment Langue morte (1951), Quatre testaments (1957-1962), Sonnets pour une fin de siècle (1980), Le tourment de Dieu (1986). Peu de temps avant sa mort sous le titre Je ne suis pas un poète d’eau douce (1996), il a réuni chez Gallimard ses « Poèsies complètes 1945 - 1994 ». Il se considérait comme le fils spirituel de Jules Supervielle.

semaine 47

La Terre

de Max Jacob

 

Envolez-moi au-dessus des chandelles noires de la terre,

au-dessus des cornes venimeuses de la terre.

II n'y a de paix qu'au-dessus des serpents de la terre,

La terre est une grande bouche souillée,

ses hoquets, ses rires à gorge déployée,

sa toux, son haleine, ses ronflements quand elle dort

me triturent l'âme. Attirez-moi dehors !

Secouez-moi ! empoignez-moi, et toi terre chasse-moi.

Surnaturel, je me cramponne à ton drapeau de soie

que le grand vent me coule dans tes plis qui ondoient.

Je craque de discordes militaires avec moi-même,

je me suis comme une poulie, une voiture de dilemmes

et je ne pourrai dormir que dans vos évidences.

Je vous envie, phénix, faisan doré, condors...

Donnez-moi une couverture volante qui me porte

au-dessus du tonnerre, dehors au cristal de vos portes.

 (Sacrifice impérial)

 

JACOB, Max, 1876-1944. Né à Quimper, il arrive à Paris à vingt ans et fréquente la bohème littéraire et artistique, le Bateau-Lavoir, les milieux d'avant-garde, Montparnasse . Il est converti depuis quelques années, à la suite d'une vision lorsque, en 1921, il commence à partager sa vie entre Paris et Saint-Benoît-sur-Loire, où il se retirera définitivement à l'ombre de l'abbaye en 1937. Arrêté par les Allemands comme juif, en 1944, il meurt au camp de Drancy. II allie cocasserie et élans mystiques, affectation ludique et sincérité, cherchant dans la poésie « l'accord des mots, des images et de leur appel mutuel et constant ». Jules Supervielle a dédié à Max Jacob un poème dans son recueil "Gravitations"

Ses oeuvres : La Côte, chants bretons, 1911 ; Les Oeuvres burlesques et mystiques de frère Matorel, 1912 ; Le Cornet à dés, 1917 ; La Défense de Tartufe, 1919 ; Le Laboratoire central, 1921 ; Visions infernales, 1924 ; Les Pénitents en maillots roses, 1925 ; Fond de l’eau, 1927; Sacrifice impérial, 1929 ; Rivage 1931 ; Ballades, 1938 (ces six recueils réunis en 1970 sous le titre Ballades) ; Derniers poèmes en vers et en prose 1945 ; Poèmes de Morven le Gaélique, 1953 ; Le Cornet à dés, II, 1955 ; L’homme de cristal, 1967 ; Morceaux choisis, Gallimard 1936. Conseils à un jeune poète, 1945.

 

 

semaine 48

Les grenades...

de André Gide

    

Nathanaël, te parlerai-je des grenades ?

On les vendait pour quelques sous, à cette foire orientale,

Sur des claies de roseaux où elles s'étaient éboulées.

On en voyait qui roulaient dans la poussière

Et que des enfants nus ramassaient.

Leur jus est aigrelet comme celui des framboises pas mûres.

Leur fleur semble faite de cire ;

Elle est de la couleur du fruit.

 

Trésor gardé, cloisons de ruches,

Abondance de la saveur,

Architecture pentagonale.

L'écorce se fend ; les grains tombent,

Grains de sang dans des coupes d'azur ;

Et d'autres, gouttes d'or, dans des plats de bronze émaillé.

 

Chante à présent la figue, Simiane,

Parce que ses amours sont cachées.

 

Je chante la figue, dit-elle,

Dont les belles amours sont cachées.

Sa floraison est repliée.

Chambre close où se célèbrent des noces ;

Aucun parfum ne les conte en dehors.

Comme rien ne s'en évapore,

Tout le parfum devient succulence et saveur.

Fleur sans beauté ; fruit de délices ;

Fruit qui n'est que sa fleur mûrie.

 

J'ai chanté la figue, dit-elle,

Chante à présent toutes les fleurs.

 Les Nourritures terrestres

 Gide, André, 1869-1951. La poésie n'est certes pas la partie la plus importante de son oeuvre. On n'oubliera cependant pas l'ironie décadente des Poésies d'André Walter  (1892) ni la ferveur lyrique des Nourritures Terrestres (1897). Jules Supervielle a connu André Gide à travers la NRF.

semaine 49

En ces instants...

de (Sidonie Gabrielle) Colette

 

En ces instants encore nocturnes ma mère chantait, pour se taire dès qu'on pouvait l'entendre. L'alouette aussi tant qu'elle monte vers le plus clair, vers le moins habité du ciel. Ma mère montait, et montait sans cesse sur l'échelle des heures, tâchant à posséder le commencement du commencement... Je sais ce que c’est que cette ivresse-là. Mais elle quêta, elle, un rayon horizontal et rouge, et le pâle soufre qui vient avant le rayon rouge ; elle voulut l'aile humide que la première abeille étire comme un bras. Elle obtint, du vent d'été qu'enfante l'approche du soleil, sa primeur en parfums d'acacia et de fumée de bois ; elle répondit avant tous au grattement de pied et au hennissement à mi-voix d'un cheval, dans l'écurie voisine ; de l'ongle elle fendit, sur le seau du puits, le premier disque de glace éphémère où elle fut seule à se mirer, un matin d'automne...

 

Colette (Saint-Sauveur-en-Puisaye, 1873 - Paris, 1954) excelle à évoquer le pays natal, qui reste "une relique, un terrier, une citadelle, le musée de (sa) jeunesse" et sait appréhender le mystère de l'âme animale. Lucide et impitoyable connaissance de soi et des autres, appréciation sensuelle et passionnée du monde, l'œuvre de Colette (jusqu'aux derniers ouvrages, L'Etoile Vesper, 1947, et Le Fanal bleu, 1949) est servie par une prose à la fois précise et savoureuse, presque gourmande, d'un art toujours très sûr. 

Colette, Marcel Pagnol, Jules supervielle

semaine 50

Le Fleuve 

de Paul Claudel

 

Pour expliquer le fleuve avec l'eau autre chose, pas autre chose que l'immense pente irrésistible !

Et pas autre chose pour carte et pour idée que tout de suite ! et cette dévoration sur-le-champ de l'immédiat et du possible!

Pas d'autre programme que l'horizon et la mer prodigieusement là-bas !

Et cette complicité du relief avec le désir et avec le poids !

Pas d'autre violence que la douceur, et patience que continuité, et outil que l'intelligence, et pas d'autre liberté

Que ce rendez-vous en avant de moi sans cesse avec l'ordre et la nécessité !

Et pas ce pied qui succède au pied, mais une masse qui s'accroît et qui s'appesantit et qui marche,

Un continent tout entier avec moi, la terre prise de pensée qui s'ébranle et qui s'est mise en marche !

Sur tous les points de son bassin qui est le monde et par toutes les fibres de son aire

Le fleuve pour le rencontrer a provoqué toutes sortes de sources nécessaires,

Soit le torrent sous les rocs à grand bruit, soit ce fil du haut des monts virginal qui brille à travers l'ombre sainte,

Soit le profond marais odorant d'où une liqueur trouble suinte,

L'idée essentielle à perte de vue enrichie par la contradiction et l'accident

Et l'artère en son cours magistral insoucieuse des fantaisies de l'affluent.

Il fait marcher à l'infini les moulins, et les cités l'une à l'autre par lui se deviennent intéressantes et explicables.

Il traîne avec puissance derrière lui tout un monde illusoire et navigable.

Et la dernière barre, aussi bien que la première et toutes les autres à la suite, il n'y a pas à douter

Que, volonté de toute la terre en marche derrière lui, il n'arrive à la surmonter.

Ô Sagesse jadis rencontrée ! C'est donc toi sans que je le susse devant moi qui marchais aux jours de mon enfance,

Et qui lorsque je trébuchais et tombais m'attendais avec tristesse et indulgence,

Pour aussitôt peu à peu, le chemin, le reprendre avec une autorité invincible !

C'était toi à l'heure de mon salut, ce visage, je dis toi, haute vierge, la première que j'ai rencontrée dans la Bible !

C'est toi comme un autre Azarias qui avait pris charge de Tobie,

Et qui ne t'es point lassée de ce troupeau fait d'une seule brebis.

 

Que de pays ensemble parcourus! Que de hasards et que d'années!

Et après une longue séparation la joie de ces retrouvailles inopinées!

Maintenant le soleil est si bas que je pourrais le toucher avec la main,

Et l'ombre que tu fais est si longue qu'elle trace comme un chemin,

À perte de vue derrière toi identifié avec ton vestige !

Qui tient les yeux levés sur toi ne craint point l’hésitation ou le vertige.

Que ce soit la forêt ou la mer, ou le brouillard même et la pluie et le divers aspect de la contrée,

Tout à la vision de ta face devient connaissable et doré.

Et moi, je t'ai suivie partout, ainsi qu'une mère honorée.

 

Brangues, 21 avril 1943. Pages de prose

 

CLAUDEL, Paul, 1868-1955. Diplomate, il parcourut le monde des États-Unis à la Chine et du Brésil au japon. Toute son oeuvre poésie, théâtre, essais, exégèse biblique, est une quête de la réalité spirituelle, un hymne à Dieu et à sa Création dans l'orthodoxie catholique, alliant le sens cosmique à l'expérience quotidienne. Dans son Introduction à un poème sur Dante, il écrit : « L'objet de la poésie, ce n'est pas, comme on le dit souvent, les rêves, les illusions ou les idées. C'est cette sainte réalité, donnée une fois pour toutes, au centre de laquelle nous sommes placés. C'est l'univers des choses visibles auquel la Foi ajoute celui des choses invisibles. C'est tout cela qui nous regarde et que nous regardons. Tout cela est l’œuvre de Dieu qui fait la matière inépuisable des récits et des chants du plus grand poète comme du plus pauvre petit oiseau. »

Connaissance de l'Est, 1900 (édition définitive 1914) ; Cinq Grandes Odes suivies d'un processionnal pour saluer le siècle nouveau, 1910 ; La Cantate à trois voix 1912 ; Vers d'exil dans Théâtre 4 volumes, 1911-1912, tome IV; Corona Benignitatis Anni Dei, 1915 ; La Messe là-bas 1917; Ode jubilaire pour le six centième anniversaire de la mort de Dante, 1921 ; Poèmes de guerre 1914-1916, 1922 ; Feuilles de Saints, 1925 ; Cent phrases pour éventails, 1927; L'Oiseau noir dans le soleil levant, 1927 (édition remaniée et augmentée 1929) ; Poèmes et paroles durant la guerre de Trente ans, 1945; Le Livre de Job, 1946 ; Visages radieux, 1947.Oeuvre poétique Bibliothèque de la Pléiade, 1957.Art poétique, 1907; Positions et propositions, 1928-1934; Pages de prose, 1944.

 

semaine 51

Quand ma vie...

de Francis Thompson

 

Quand ma vie rythmera de son funèbre pas

Le lourd tambour de mort du battement des heures

Suivant, seule à pleurer, ma propre mort humaine,

Pauvre corps dans l'oubli, et nulle jeune fille pour y jeter des fleurs,

Quand ce je que tu aimes ne sera plus le même

Parti d'un pas flottant, regardant ton cher, si cher visage

A travers le changement d'yeux qui ne verront plus rien...

Traduction de Claude Roy, extrait de son livre "Jules supervielle"

 

Jules Supervielle a dit que sa rencontre avec Francis Thomson a été capitale. Thompson (Francis Joseph) est un poète et essayiste anglais (Preston, Lancashire, 1859 - St John's Woods, Londres, 1907). Ayant déçu sa famille très catholique par son inaptitude à la prêtrise, puis à la médecine, il mena à Londres, où il devint opiomane, une vie vagabonde. déjà atteint de tuberculose, le poète trouva refuge auprès de l'éditeur de la revue catholique Merry England à qui il avait envoyé ses premiers vers en 1888. Le Lévrier du Ciel (The Hound of Heaven) publié dans Poèmes (1893) est considéré comme l'expression mystique la plus haute de la poésie anglaise de cette époque la poésie anglaise de cette époque. Critique littéraire à l'Athenaeum et à l'Academy, Thompson donna encore Nouveaux Poèmes (1897), Santé et Sainteté (1905) et La Vie de Saint Ignace de Loyola (1909).

 

semaine 52

L'Ignorant 

de Philippe Jaccotet

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,

Plus j'ai vécu, moins je possède et moins je règne.

Tout ce que j'ai, c'est un espace tour à tour

enneigé ou brillant, mais jamais habité.

Où est le donateur, le guide, le gardien ?

Je me tiens dans ma chambre et d'abord je me tais

(le silence entre en serviteur mettre un peu d'ordre),

et j'attends qu'un à un les mensonges s'écartent :

que reste-t-il? que reste-t-il à ce mourant

qui l'empêche si bien de mourir? Quelle force

le fait encor parler entre ses quatre murs ?

Pourrais-je le savoir, moi l'ignare et l'inquiet ?

Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole

pénètre avec le jour, encore que bien vague :

 

« Comme le feu, l'amour n'établit sa clarté

que sur la faute et la beauté des bois en cendres...»

 Poèsie 1946-1967

JACCOTTET, Philippe, né en 1925 à Moudon dans le canton de Vaud (Suisse), vit depuis 1953 à Grignas (Drôme). Il a notamment publié L'effraie (1953), L'obscurité (1961), Airs (1967), Paysages avec figures absentes (1970), Poésie 1946-1967 (1971), À La lumière d'hiver (1977), Pensées sous les nuages (1983), La semaison (1983), A travers un verger (1984), Cahier de verdure (1990). Parmi ses essais : l'entretien des muses (1968), Rilke (1970), Gustave Roud (1982), Une transaction secrète (1987). Traducteur de Robert Musil, de Thomas Mann, mais aussi de Platon, Hölderlin, Ungaretti et de nombreux poètes qui nous sont présentés dans son livre D'une lyre à cinq cordes 1946-1995.

 

 

 

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